
Héritage et importance
L’œuvre de Miloslav Troup dépasse l’époque qui l’a vue naître. Ses tableaux ne sont pas qu’une expérience esthétique : ils témoignent d’une quête d’ordre intérieur, d’un dialogue avec la modernité européenne et d’une résistance silencieuse aux contraintes extérieures.
Aujourd’hui, avec le recul, son œuvre s’ouvre de nouveau au regard des historiens, des conservateurs et des collectionneurs, qui y reconnaissent une voix unique de l’art tchèque du XXe siècle.





Petr Porcal
Miloslav Troup:
Le chaînon manquant dans le contexte artistique européen de la seconde moitié du XXe siècle
Miloslav Troup (1917-1993) est un nom qui est longtemps resté en marge du discours artistique européen, malgré une œuvre marquée par une profonde originalité, une portée internationale et une synthèse stylistique remarquable. Peintre, graveur et illustrateur tchèque, Troup a suivi un parcours exceptionnel, de ses études auprès de Jaroslav Benda à Prague à l'École des Beaux-Arts de Paris, où il a intégré la Jeune École de Paris. Son œuvre, à la croisée de la peinture libre, de l'illustration, de l'art sacré et des arts graphiques, représente un lien unique entre l'imaginaire tchèque et la modernité française. On peut aujourd'hui considérer l'œuvre de Troup comme le chaînon manquant entre la spiritualité expressive de Rouault, le symbolisme poétique de Chagall, la structure analytique de Braque et l'abstraction cosmique de Kupka.
La peinture de Troup se caractérise par une riche palette de couleurs, une structure en mosaïque et un dessin expressif. Ses premières toiles parisiennes portent l'empreinte de l'exaltation chromatique fauve, tout en révélant une fragmentation spatiale cubiste, à la manière de Braque ou Picasso. Cependant, Troup ne sombre jamais dans l'abstraction pure ; son œuvre demeure figurative, souvent porteuse de récits ou de symboles. À cet égard, il se rapproche de Rouault, dont la spiritualité expressive et le travail sur la structure des champs colorés, évoquant le vitrail, trouvent un écho direct dans l'œuvre sacrée de Troup.
Ses illustrations pour l'épopée « Les Lusovci » ou « Le Chant des Nibelungen » témoignent d'une capacité à traduire une œuvre littéraire en un langage visuel à la fois moderne et archétypal. Le travail de Troup avec le vitrail, la tapisserie et l'encaustique rappelle l'aptitude de Chagall à lier le médium visuel à une profondeur spirituelle. Son intérêt pour les intérieurs sacrés durant l'oppression communiste s'inscrit dans la tradition de résistance spirituelle, représentée en République tchèque par des artistes tels que Mikuláš Medek et Vladimír Boudník, qui recherchaient tous deux la transcendance par l'expression artistique.
L'œuvre de Troup ne peut être comprise indépendamment du contexte artistique tchèque. Son expérience parisienne l'a conduit à une synthèse qui n'est pas sans rappeler celle de František Kupka, notamment dans son utilisation de la couleur comme vecteur de sens spirituel. L'« abstraction orphique » de Kupka trouve un écho dans les cycles de paysages de l'Adriatique de Troup, où la couleur cesse d'être une simple description et devient énergie.
Par ailleurs, le travail de Troup comme illustrateur – notamment pour la littérature jeunesse – le rapproche de Jiří Trnka. Tous deux ont su allier qualité artistique et force narrative, et leurs œuvres sont entrées dans la mémoire culturelle de plusieurs générations. La maîtrise de diverses techniques par Troup – de la lithographie au cliché sur verre en passant par la peinture à l'huile sur feuille d'aluminium – le place parmi les artistes tchèques les plus polyvalents du XXe siècle.
L'œuvre de Troup peut aujourd'hui être considérée comme un pont entre le modernisme d'Europe occidentale et l'imaginaire d'Europe centrale. Son appartenance au groupe des Peintres d'aujourd'hui et ses expositions en France témoignent de son appartenance à un mouvement artistique européen. Une carte de vœux de Georges Braque, l'un des fondateurs du cubisme, constitue non seulement un geste personnel, mais aussi une reconnaissance de l'importance de Troup.
À une époque où l'Europe cherchait à redéfinir son identité culturelle après la Seconde Guerre mondiale, Troup a proposé un langage visuel qui transcendait les barrières idéologiques. Son univers coloré s'opposait à la division culturelle prônée par les régimes totalitaires. En ce sens, Troup est proche non seulement de Chagall, mais aussi d'artistes tchèques tels que Jan Kotík ou Mikuláš Medek, qui recherchaient la liberté à travers la peinture.
Miloslav Troup est désormais prêt à intégrer le contexte européen plus large en tant qu'artiste essentiel, bien que toujours sous-estimé. Son œuvre allie la modernité française à l'imaginaire tchèque, la spiritualité à la virtuosité technique, l'illustration à la peinture libre. À l'heure où l'histoire de l'art s'efforce de réévaluer ses canons, Troup est un candidat idéal à la réhabilitation – le chaînon manquant entre Rouault, Braque, Chagall, Kupka, Trnka, Kotík, Boudník et Medek.
Il faut aujourd'hui considérer Miloslav Troup comme un peintre et illustrateur de stature européenne, dont l'œuvre peut enrichir notre compréhension de la modernité en tant que phénomène pluraliste et culturellement interconnecté.