
Héritage et importance
L’œuvre de Miloslav Troup dépasse l’époque qui l’a vue naître. Ses tableaux ne sont pas qu’une expérience esthétique : ils témoignent d’une quête d’ordre intérieur, d’un dialogue avec la modernité européenne et d’une résistance silencieuse aux contraintes extérieures.
Aujourd’hui, avec le recul, son œuvre s’ouvre de nouveau au regard des historiens, des conservateurs et des collectionneurs, qui y reconnaissent une voix unique de l’art tchèque du XXe siècle.





Šárka Stehlíková
La vie et l'œuvre de Miloslav Troup
Miloslav Troup est né le 30 juin 1917 à Hořovice, près de Beroun. Ses deux parents étaient cependant originaires de la Bohême du Sud, de la région située au pied du mont Kleť. Miloslav naquit comme l’enfant du milieu d’une fratrie de dix enfants, dont trois moururent peu après la naissance. Malgré leurs moyens modestes, ses parents accordaient une grande importance à l’éducation de tous leurs enfants et les soutenaient dans leurs études, qu’ils complétaient parfois à l’étranger. Outre Miloslav, sa sœur cadette Lidmila hérita elle aussi de talents artistiques.
Comme le père de Troup travaillait pour les chemins de fer d’État, la famille déménageait fréquemment. Lorsque Miloslav eut deux ans, ils s’installèrent à Kadaň, puis à Hluboká nad Vltavou, où il entra en première classe de l’école primaire. Il termina sa scolarité élémentaire dans sa ville natale, Hořovice, où son père fut de nouveau muté au printemps 1926.
En 1928, Miloslav Troup commença à étudier au lycée d’État de Beroun. C’est à cette époque que se manifesta chez lui un vif intérêt pour la culture, et plus particulièrement pour les arts plastiques. Cet intérêt fut encouragé avant tout par son professeur de dessin, Josef Suchý. Cependant, l’enseignement dispensé au lycée ne lui convenait guère et, à la fin de la sixième année, il fut renvoyé en raison de ses mauvais résultats.
Durant ses études secondaires, Troup prit part à la vie culturelle de Hořovice au sein de l’association estudiantine Valdek. Son conseiller le plus précieux fut le professeur de dessin Václav Živec, enseignant au séminaire pédagogique de Hořovice. Il fut le premier à évaluer les travaux de Troup et lui recommanda d’entreprendre des études artistiques dans l’une des écoles pragoises.
Pendant sa scolarité au lycée, Troup réalisait de petites compositions, s’inspirant principalement de son environnement immédiat. Comme son père travaillait comme aiguilleur puis chef de gare, la famille habitait dans l’enceinte ferroviaire. Les premières esquisses de Troup représentent ainsi des motifs de gare, de wagons ou de signaux. En 1947, lors de son séjour en France, il se remémorait ces dessins : « Aujourd’hui, je suis heureux de tous mes efforts, de mon travail et de mes études. Je me souviens souvent de la joie que j’éprouvais à dessiner depuis la fenêtre de la gare la gloriette avec les poules, ou la villa Šmíd, et je retrouve maintenant dans mon travail une joie semblable, peut‑être même plus grande.
Après ses études au lycée, Miloslav Troup développa davantage son talent à l’École nationale des arts graphiques de Prague, où il approfondit également son intérêt pour le livre. Depuis l’enfance, il était un lecteur passionné et, comme il l’avoua plus tard, il considérait les livres comme un grand cadeau. Il ne voulait pas seulement en recevoir, mais souhaitait aussi leur offrir quelque chose en retour. L’École des arts graphiques lui montra la voie pour accomplir ce désir. L’enseignement y mettait notamment l’accent sur la typographie et l’imprimerie.
Ladislav Sutnar, directeur de l’école, modernisa l’enseignement des techniques de reproduction en l’adaptant aux avancées technologiques les plus récentes. Il encourageait l’expérimentation avec les matériaux et fit de l’école un lieu où étaient réalisés de rares tirages privés. Grâce à la personnalité de Sutnar, l’École nationale des arts graphiques devint dans les années 1930 l’un des établissements professionnels les plus prestigieux d’Europe, comparable au Bauhaus allemand, modèle de Sutnar. C’est dans cet environnement que Miloslav Troup commença à façonner ses compétences et ses opinions artistiques.
Après avoir terminé l’école graphique, il entra en 1936 à l’École supérieure des arts appliqués de Prague, où il approfondit encore sa connaissance des techniques graphiques et des principes typographiques, qu’il commença bientôt à appliquer. Sa relation amicale avec son camarade Jan Kotík y joua également un rôle important. Leur amitié donna naissance à plusieurs impressions d’avant‑garde qu’ils présentèrent comme travaux de semestre.
À l’École des arts appliqués, il fut guidé par le professeur Jaroslav Benda, qui considérait les techniques graphiques comme la base même de l’enseignement. Selon V. V. Štech, qui décrivit la méthode pédagogique de Benda, « il est nécessaire de retenir les élèves par quelque chose qui leur soit intimement proche ; c’est pourquoi Jaroslav Benda leur demande de commencer par la réalisation d’un livre pour enfants […]. Le dessin libre conduit souvent à des imprécisions et à une surestimation du style personnel […]. L’exigence de la fonction, la conscience que le dessin répond à un besoin extérieur, mène au contraire à la modestie et à un sens aigu de l’observation. »
C’est dans cet esprit que se déroula la formation de Troup, ce qui explique en partie le lien très profond qu’il développa avec l’illustration de la littérature pour enfants. À partir de 1938, il se spécialisa davantage et fréquenta l’atelier du professeur Benda, consacré aux arts graphiques appliqués, au livre et à la publicité. Encore étudiant, il réalisa plusieurs éditions bibliophiliques. Il obtint son diplôme en 1942, mais resta à l’école encore près d’un an pour travailler pour divers éditeurs. Il passa ensuite environ six mois dans l’atelier de céramique auprès du professeur Jan Lauda.
La formation de Miloslav Troup s’enrichit considérablement grâce à son séjour en France. En 1945, il obtint une bourse du gouvernement français pour étudier à Paris, bourse qu’il conserva jusqu’en 1948. Début décembre 1945, il s’inscrivit à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, dans l’atelier du professeur François Desnoyer. À la fin du même mois, il reçut une invitation du professeur Maurice Brianchon de l’École des Beaux‑Arts, qui l’invita à rejoindre son atelier l’année suivante.
Troup peignait en France avec assiduité et enthousiasme. Sa correspondance montre qu’il travaillait chaque jour jusqu’à une ou deux heures du matin. Il commença par dessiner au Louvre et au Trocadéro, puis aima surtout parcourir les marchés aux puces et les foires, dont l’atmosphère le fascinait et où il trouvait des sujets pour ses tableaux.
En France, il participa à plusieurs expositions. Trois années consécutives, de 1946 à 1948, ses œuvres furent acceptées au Salon d’Automne. En 1946 et 1947, il présenta ses peintures au Salon « Moins de 30 ans ». Avec la Jeune École de Paris, il exposa aux Pays‑Bas, en Finlande et au Portugal. En 1947, il envoya quatre tableaux à une exposition itinérante en Sarre, à Munich et à Vienne. La même année, il fut invité par la corporation « Les Arts » à participer à une exposition d’art contemporain à Nice. Au printemps 1948, il donna également plusieurs conférences à la radio pour les émissions en langue tchécoslovaque à propos des expositions parisiennes.
Parmi les Tchèques vivant alors à Paris, Miloslav Troup fréquentait le peintre Josef Šíma, qui travaillait comme attaché culturel à l’ambassade tchécoslovaque et facilita la vente de plusieurs œuvres de Troup. Il entra également en contact avec František Kupka et se rencontrait très souvent avec Václav Nebeský, son professeur de l’École des arts appliqués de Prague. Pendant leur amitié parisienne, ils visitaient ensemble de nombreuses galeries et ateliers d’artistes français. Ils rendirent visite, par exemple, au sculpteur Charles Despiau, au peintre espagnol Óscar Domínguez, ainsi qu’aux ateliers d’André Lhote, de Serge Poliakoff et de Georges Braque, avec lequel Troup noua des relations plus étroites. Il se lia également d’amitié avec le peintre Bernard Buffet.
Parmi les Français que Troup fréquentait, il était probablement le plus proche de l’historien de l’art Pierre Descargues, qu’il rencontra en 1946. Descargues le soutint dans sa création et écrivit plusieurs études sur son travail.
Troup ne resta pas seulement à Paris durant son séjour en France. Il entreprenait aussi des voyages à la campagne et au bord de la mer. En février 1946, sur recommandation du professeur Desnoyer, il partit peindre dans le département de la Corrèze, dans le Massif central, où il logea dans une ferme près de Tulle. À l’été 1947, il passa des vacances au bord de la mer, à La Napoule, près de Cannes.
Le séjour en France eut une importance essentielle pour le développement artistique de Troup, car il y découvrit véritablement la couleur. Ses sujets se concentraient principalement sur des compositions figuratives et des paysages. Comme dans ses premières œuvres, il représentait exclusivement des objets, des personnes et des paysages observés dans son entourage immédiat. Toutefois, contrairement à sa production antérieure, il commença à travailler avec des déformations formelles, exagérant, modifiant et parfois abstrahant les objets représentés. Ce changement fut provoqué par l’influence de nombreuses personnalités et courants artistiques qu’il rencontra en France. Il découvrit la peinture cubiste, expressionniste, fauviste ou orphiste, dont il incorpora ensuite divers éléments à son propre langage.
Parmi les œuvres majeures de cette période figure la peinture intitulée Paris vers six heures du soir (1948). Le tableau représente le portrait d’une jeune femme. Le traitement des différents éléments du visage témoigne d’une approche cubiste fondée sur la multiplicité des points de vue. Le visage a une forme triangulaire, avec une bouche petite mais expressive, un nez anguleux et des yeux en amande, saisis de face, tandis que le nez et la bouche sont rendus de profil. La composition est rythmée par un réseau de lignes noires et de surfaces colorées. La couleur y joue un rôle primordial : dominent des tons sombres et saturés. L’arrière‑plan est essentiellement noir, rehaussé de nuances de brun, de vert et de rouge, qui se reflètent aussi par endroits sur la carnation claire de la jeune femme. Grâce à cette palette, l’artiste obtient un contraste lumineux qui renforce l’intériorité de l’œuvre. La lumière semble ne pas venir d’une source extérieure, mais être émise par le personnage représenté.
Vlastimil Tetiva, auteur d’une étude monographique de 2000 sur Miloslav Troup, proposa une interprétation symbolique de cette œuvre, y voyant le reflet des dilemmes du peintre à la fin de son séjour en France, alors qu’il faisait face à un retour dans une patrie politiquement transformée. Selon lui, le contraste lumineux symboliserait l’opposition entre vie et mort, et la forme triangulaire du visage renversé suggérerait un déclin spirituel. Une telle interprétation, audacieuse et discutable, peut cependant être nuancée. En réalité, Paris vers six heures du soir traduit avant tout l’influence du cubisme : la forme du visage résulte d’une analyse cubiste fondée sur la superposition du profil et de la vue frontale. Il n’y a donc pas lieu d’y chercher une signification symbolique.
Troup était une personnalité réservée et modeste, qui n’avait pas besoin de commenter ses œuvres. Par la peinture, il exprimait ce qu’il ressentait, sans y introduire de significations cachées.
Troup fut compté parmi les jeunes peintres qui contribuèrent à former la culture artistique du Paris d’après‑guerre, s’inscrivant ainsi dans le contexte de l’art européen. Il quitta définitivement la France à la fin de l’année 1949. À son retour, il retrouva une situation politique profondément transformée : le parti communiste avait pris le pouvoir et imposait dans l’art les principes du réalisme socialiste.
Václav Nebeský proposa déjà à Miloslav Troup, alors qu’il séjournait encore en France, d’organiser une exposition de ses peintures à la galerie Vilímek de Prague, où il exerçait en tant que conseiller artistique principal. En 1948, Troup envoya à cette galerie plus d’une centaine de tableaux. L’exposition devait avoir lieu au printemps 1948, inaugurée par Václav Nebeský, tandis que Pierre Descargues en avait rédigé la préface du catalogue. Finalement, cette exposition, qui devait introduire Miloslav Troup sur la scène artistique tchèque, n’eut jamais lieu, et il dut attendre près d’une décennie avant de bénéficier de sa première exposition personnelle en Tchécoslovaquie.
À son retour, Troup s’installa à Prague. Il travailla dans un atelier situé dans la rue Veleslavínova, dans la Vieille Ville, qu’il avait loué avant son départ pour la France. Son ami, le graveur, rédacteur et héraldiste Zdeněk Zenger décrivit en 1957 l’atmosphère de ce lieu : « Quiconque entre dans l’atelier de la Vieille Ville de Miloslav Troup a l’impression de pénétrer dans un monde nouveau […]. Au centre du merveilleux atelier, un filet de pêche suspendu au plafond divise l’horizon de la pièce ; c’est la première chose qui surprend le visiteur. Je me demandais pourquoi ce filet dominait l’espace, jusqu’à ce que j’apprenne qu’il évoquait pour Troup ses souvenirs de la mer, de la France. À la seule fenêtre du royaume fleurissent des plantes, et juste derrière la vitre on a presque l’impression d’atteindre le ciel. Dans un petit aquarium nagent quelques poissons, et partout s’accumulent des dessins rangés dans un meuble bas, une bibliothèque soigneusement composée allant de la poésie tamoule au grand dictionnaire de Mayer […]. Dans un coin se trouve un buffet ordinaire ; mais même ce meuble a été touché par la baguette magique, transformé en haut‑parleur renfermant une riche collection d’œuvres musicales des plus grands maîtres […].
Miloslav Troup ne se contenta pas d’aimer Prague, où il vivait et travaillait ; il développa également une relation très profonde avec la Bohême du Sud. Comme il le mentionna dans un entretien radiophonique, il sentait qu’il appartenait à cette région. Il aimait le paysage sous le mont Kleť, la région de Prachatice ainsi que celle de Písek, d’où venaient les parents de son épouse. Il séjournait souvent chez son frère Zdeněk, pharmacien à Prachatice. Dans les années 1950, il passait également ses vacances dans les Beskides. Tant la Bohême du Sud que les Beskides marquèrent alors fortement son œuvre paysagère.
À partir de 1950, il se consacra à l’illustration, renouant ainsi avec son activité artistique antérieure à son départ pour la France. Il collabora principalement avec la maison d’édition Artia et avec l’Édition d’État de littérature, musique et art (SNKLHU). Durant les décennies suivantes, l’illustration devint pour lui la principale source de revenus.
En 1950, il devint membre de l’Union des artistes tchécoslovaques, sans enthousiasme particulier : dans une lettre privée, il qualifia l’organisation plutôt de « désorganisation syndicale ». De nature réservée, il ne fréquentait guère les cercles artistiques praguois et entretenait peu de contacts rapprochés avec les autres artistes. Il se liait surtout avec ses anciens camarades d’études. Déjà en France, il écrivait à ses parents que les visites nombreuses de ses collègues boursiers l’importunaient et l’empêchaient de travailler.
Il suivait pourtant la vie artistique et visitait les expositions contemporaines. De jeunes artistes pragois s’adressaient à lui pour obtenir des conseils — probablement parce qu’ils cherchaient chez lui une compréhension et une tolérance pour des formes d’expression qui ne correspondaient pas aux exigences du réalisme socialiste. Grâce à sa formation parisienne, Troup jouissait à leurs yeux d’une certaine autorité. Vladimir Boudník, par exemple, lui écrivit à l’automne 1958 pour lui demander d’évaluer des œuvres préparées pour une éventuelle exposition. Robert Piesen sollicita également son avis, et Stanislav Kolíbal s’adressa à lui pour des questions techniques relatives à l’illustration.
Troup étudiait non seulement les thèmes des livres qu’il illustrait, mais aussi une multitude de procédés artistiques. Grâce à sa formation, il maîtrisait plusieurs techniques graphiques. Outre les méthodes picturales classiques, il utilisait l’encaustique, la peinture sur verre, la peinture sur brocart et sur soie. Il mélangeait parfois du sable ou du plâtre à ses couleurs. Il créa également des affiches, des projets de vitraux et des cartons de tapisseries.
Troup aimait expérimenter avec les matériaux artistiques et, dans les années 1950, il découvrit pour lui-même la technique de la peinture sur verre, qui permit à la richesse colorée de son œuvre de s’exprimer pleinement. Il réalisa notamment un tableau intitulé La Ville d’or. Au premier plan, un pont enjambe une rivière, tandis que derrière lui s’élèvent des bâtiments, des églises et des tours. L’historien de l’art Jaromír Pečírka loua cette œuvre en 1968 dans le magazine Květy, y voyant une ville de rêve et, en partie aussi, un souvenir des voyages de Troup en France. La composition peut également rappeler, de manière lointaine, la vue du château de Prague depuis le pont Charles.
Troup y unit de manière poétique et imaginative Prague et Paris — deux villes situées sur une rivière et ornées de ponts, d’églises et de palais historiques. Les bâtiments sont définis par un trait noir énergique, tandis que les couleurs éclatantes et irréelles animent l’architecture. La couleur dorée du ciel confère à l’œuvre une dimension intemporelle et onirique : Troup avait en effet appliqué au revers de la plaque de verre une feuille d’or, qui transparaît dans le ciel et dans certaines structures. Par l’usage de l’or, l’œuvre évoque la peinture médiévale, qui utilisait fréquemment des fonds dorés. Les larges aplats colorés entourés de lignes sombres rappellent également, dans plusieurs œuvres de Troup, l’esthétique des vitraux du Moyen Âge.
Dans les années 1950, Troup se consacra intensément à la peinture religieuse. Par ces œuvres, il contribua à un courant apparu durant la Seconde Guerre mondiale et qui mettait en avant des thèmes sacrés. Il se retrouva ainsi aux côtés d’artistes tels que Jan Bauch ou Bohuslav Reynek.
En 1957, les portes des salles d’exposition tchèques commencèrent à s’ouvrir pour Troup : il exposa d’abord à Karlovy Vary, conjointement avec František Matoušek, puis eut ses premières expositions individuelles à Hořovice et à Prague. L’année suivante, une rétrospective de ses œuvres réalisées entre 1945 et 1958 fut présentée à Prague.
Les années 1950 ne représentèrent pas la période la plus heureuse de la vie de Troup. À son retour en Tchécoslovaquie, il s’attendait à une exposition annoncée et à la possibilité de développer librement sa création d’avant-guerre ; au lieu de cela, il fut confronté au réalisme socialiste officiellement imposé. Il chercha sa propre voie en marge de ce courant et se replia dans son atelier, où il travailla selon ses convictions profondes.
Il s’éloigna progressivement du style qu’il avait adopté en France et tenta de trouver un nouveau langage plastique. Les années 1950 furent ainsi marquées par la recherche d’une expression personnelle, perceptible surtout dans ses paysages, où il évolua d’un rendu presque réaliste vers une expression plus vigoureuse et expressive. Si sa production de cette décennie diffère formellement d’une œuvre à l’autre, cette diversité n’enlève rien à leur qualité. L’art de Troup demeura moderne. Il ne se soumit pas au réalisme socialiste et continua de développer les acquis de sa formation française.
Les années 1960 constituèrent pour Troup une période plus prospère que la décennie précédente, en raison notamment de l’assouplissement de la situation politique et artistique. Il fut reconnu par le public, put exposer plus largement et même voyager à l’étranger.
En 1963, il épousa Marie Vindišová. Le couple s’installa dans un petit appartement de la rue Nerudova, et Troup passa ainsi la majeure partie de sa vie au cœur même de la vieille Prague. Chaque matin, sauf le dimanche, il se rendait dans son atelier, où il travaillait toute la matinée. À midi, il rentrait déjeuner chez lui, puis reprenait le travail dans l’après-midi, ou se consacrait à son épouse. Celle-ci avait des dispositions artistiques et créait elle-même, sous la guidance de son mari, en se consacrant surtout à l’illustration.
Au cours des années 1960, l’expression artistique de Troup se stabilisa dans un registre très expressif. Sa création ne reflétait guère les tendances contemporaines de l’art tchèque ou international ; elle se développait plutôt dans le prolongement de ce qu’il avait amorcé dans les années 1950. Troup construisait son langage sur des taches de couleur intenses, souvent structurées par un squelette graphique.
La vie de Troup ne connut plus de bouleversements aussi profonds que ceux provoqués par son séjour en France. Il consacra une grande partie de son temps à sa femme malade, dont il prenait soin. En raison de son état de santé, le couple passa de nombreuses vacances au bord de la mer. De 1963 à 1968, ils se rendaient régulièrement dans des stations balnéaires de Yougoslavie, notamment à Sutomore au Monténégro ou à Brela près de la Riviera de Makarska, où Troup réalisa plusieurs tableaux. À la fin des années 1960 et dans la première moitié des années 1970, le couple séjourna également en Italie, aux thermes de Salice Terme, près de Pavie. Un mécène milanais finançait leurs séjours de deux mois ; en échange, Troup peignait des œuvres destinées à rembourser ces voyages.
Outre les paysages des pays du Sud, l’architecture historique de Prague commença à l’inspirer de manière plus marquée. Il représenta des motifs pragois en peinture à l’huile pour le reste de sa vie. Il découvrit la poésie de l’architecture ancienne de Prague, qu’il rendit d’une manière très subjective. En 1969, il réalisa une dizaine de peintures consacrées à la ville, parmi lesquelles L’Église de Týn.
Dans cette composition verticale, domine une masse architecturale rouge vif représentant l’église, entièrement dépouillée de détails. Seul le célèbre portail à deux tours, avec sa rangée d’arcades, révèle le sujet. Le rouge flamboyant de l’édifice, ponctué ça et là de notes de vert complémentaire, contraste avec un fond uniformément bleu intense. Dans cette peinture, Troup renonce totalement aux contours dessinés et construit l’espace uniquement par la couleur : le bleu froid crée une impression d’éloignement, tandis que le rouge incandescent semble surgir tout près du spectateur.
Une expression similaire se retrouve dans des œuvres de la même année, comme Station nocturne et Aube parmi les tours.
Troup peignait également, à cette époque, des compositions figuratives ludiques et fantastiques, inspirées de ses séjours en Bohême du Sud et dont la poésie rappelle l’univers imaginaire de Marc Chagall. En 1960, il réalisa par exemple Le Fou et le soleil. Au premier plan, les regards graves et figés de deux visages humains tronqués se tournent vers le spectateur. Au second plan se trouve le motif principal : un fou jouant avec des balles, accompagné d’un coq. Le décor se limite à un fragment de maison dans le coin supérieur droit et à un soleil éclatant à gauche.
Comme à travers l’objectif d’un appareil photo, le peintre semble avoir focalisé l’image sur la figure du fou, tandis que tout le reste apparaît tronqué. Les contours noirs enferment les silhouettes et les objets, tandis que le jaune et le rouge dominent la palette. La figure diagonale du fou, associée aux aplats de couleur vibrants, imprime un mouvement dynamique à la composition. Le motif s’inspire d’une personne réelle : Pepík Popů, un homme souffrant de troubles mentaux vivant à Prachatice. Ce thème, issu des rues de cette ville, rappelle les sujets des marchés et foires qu’il peignait en France — personnages excentriques, figures singulières. Le sujet naît du réel, mais Troup l’interprète de manière hautement subjective et imaginative, conférant à la scène un caractère presque féerique.
Dans les années 1960, Troup se consacra davantage à l’illustration, qui prit alors le pas sur sa peinture et sur ses réalisations dans le domaine des arts appliqués. Il illustra environ quarante titres, travaillant principalement pour les maisons d’édition Artia, Československý spisovatel, Odeon et la maison d’édition pour enfants SNDK. Ses illustrations accompagnaient de plus en plus souvent des livres destinés aux enfants. C’est également à cette époque qu’il commença à recevoir ses premières distinctions importantes pour son travail d’illustrateur.
L’une des plus prestigieuses fut la médaille d’or obtenue en 1963 au Biennale international de l’illustration du livre à São Paulo, pour l’accompagnement artistique de l’anthologie The Linden Tree, regroupant la littérature tchèque et slovaque. En 1966, il reçut le prix de l’UNESCO à la foire du livre de Francfort pour ses illustrations du recueil de contes indiens Ce que raconta le calumet.
Pendant cette période, il exposa ses peintures et ses illustrations dans de petites galeries, principalement dans les villes de district. Il participa aussi à plusieurs expositions collectives, dont se distinguèrent notamment celles consacrées aux arts appliqués, à Munich (1960) et à La Havane (1963).
Dans les années 1970 et 1980, Troup conserva un mode de vie similaire à celui des années précédentes. Son existence tournait autour de son travail et des soins qu’il prodiguait à son épouse. Il continuait de rendre visite à son frère en Bohême du Sud et passait ses étés en Italie. Cette stabilité personnelle se refléta aussi dans sa création artistique : ces deux décennies représentèrent une période très homogène de son œuvre, durant laquelle il s’en tint à la voie qu’il avait déjà établie.
Les changements politiques ou culturels n’eurent guère d’incidence sur sa production artistique, et les tendances contemporaines se reflétèrent peu dans son travail. Son expression était devenue assurée et pleinement maîtrisée. Avec une grande liberté et précision, il représentait tant les monuments de Prague que les paysages et villes italiennes qu’il fréquentait lors de ses séjours.
En 1972, il réalisa en Italie une œuvre remarquable intitulée La Cathédrale de Milan. La composition représente la façade principale du célèbre Duomo. L’artiste déconstruit l’unité architecturale de l’édifice pour la transformer en une structure composée de formes cristallines, évoquant l’esthétique du cubisme analytique. La palette chromatique se limite à des nuances de bleu, complétées de blanc. Le ciel, l’architecture et le sol se fondent progressivement les uns dans les autres. Les tons graves et calmes du bleu confèrent à l’ensemble une impression de légèreté, voire d’immatérialité.
Troup appliquait la couleur avec énergie et fermeté, au pinceau comme à la spatule, ce que révèle l’épaisseur fragmentée de la matière picturale. Malgré ce traitement dynamique et expressif, l’œuvre dégage une spiritualité profonde et une grande sérénité.
Dans les années 1970 et 1980, Troup revint également à la peinture de sujets religieux et spirituels, mais il consacra l’essentiel de son énergie à l’illustration, comme au cours des décennies précédentes. Il accompagna d’illustrations environ quarante publications, avec une prédominance de livres pour enfants. Durant cette période, il collabora plus intensément avec les maisons d’édition Vyšehrad, Albatros et Práce.
L’une de ses commandes les plus importantes fut l’illustration de l’ouvrage de Vladislav Vančura Images de l’histoire de la nation tchèque, sur lequel il travailla pendant cinq ans. À cette époque, Troup était déjà une personnalité reconnue dans le domaine de l’illustration, notamment dans la littérature pour enfants.
Il reçut plusieurs distinctions : en 1970, le prix du ministre de la Culture pour ses illustrations du livre L’Épée et le chant ; en 1971, une médaille à l’exposition internationale du livre de Leipzig pour le même ouvrage. Il remporta le concours du Plus beau livre de l’année à six reprises.
Une partie moins connue de l’œuvre de Troup réside dans ses réalisations dans les arts appliqués, notamment la décoration d’intérieurs sacrés, où ses projets de vitraux s’illustrent particulièrement. Dans ses vitraux, il respectait les méthodes traditionnelles, les concevant comme des filtres de couleur destinés à modeler l’atmosphère du lieu sacré.
La plupart de ces réalisations, situées en Bohême, en Moravie et en Slovaquie, furent exécutées dans les années 1950 en collaboration avec l’architecte Jaroslav Čermák. Il est surprenant que de tels projets aient pu être réalisés à une époque où l’Église était persécutée. Certaines de ses vitraux se rapprochent même des œuvres des tachistes français, tels qu’Alfred Manessier, par leur caractère abstrait.
L’ensemble le plus vaste de Troup dans un espace sacré se trouve à Pitín, près de Luhačovice, dans l’église Saint‑Stanislas. L’édifice, construit en 1851 sur l’emplacement d’une ancienne chapelle, fut entièrement rénové en 1951 en raison de l’état de son murage. L’initiative de cette reconstruction revint à un fils du village, l’archevêque d’Olomouc Josef Matocha. L’architecte Jaroslav Čermák fut chargé du projet et invita Miloslav Troup à créer l’ornementation artistique intérieure.
Troup réalisa dans la seconde moitié des années 1950 : les quatorze stations du chemin de croix, une peinture murale monumentale, quatre vitraux du chœur, ainsi que la décoration de l’autel et de douze chandeliers.
Le chemin de croix se compose de quatorze stations disposées autour de la nef. Le trait noir, fortement expressif, organise la structure des compositions, rehaussée de couleurs éclatantes. Les panneaux de verre peints sont doublés d’une feuille d’or sur l’envers, qui brille dans les zones non couvertes de peinture. Le recours à l’or évoque la peinture médiévale, où l’or symbolisait la sphère céleste.
Les dix premières stations scintillent de couleurs lumineuses, tandis que les quatre dernières sont dominées par des tons sombres — violets, bleus et noirs — pour exprimer la douleur. L’image de la Pietà est la plus sombre : sur les masses obscures perce un jaune livide éclairant le corps inerte du Christ. Troup aborda le sujet comme un illustrateur, mais avec grandeur et sobriété.
Dans le chœur, Troup conçut quatre vitraux aux champs irréguliers de rouge et de jaune. L’un d’eux contient un calice ; les trois autres sont entièrement abstraits. Leur intensité lumineuse augmente à mesure qu’ils se rapprochent de l’autel, suivant la même progression symbolique que celle du chemin de croix.
Entre les vitraux, il peignit une grande fresque (600 × 190 cm) représentant un bâton stylisé entouré d’épines et de gouttes de sang, rappelant la couronne du Christ.
L’autel principal, sobre et classique, est constitué d’une table d’autel en marbre, surmontée d’un tabernacle en cuivre et d’un dais conçu pour un crucifix en bois. Troup créa un symbole gravé de fumée d’offrande sur ce dais, tandis que les portes du tabernacle portent une ornementation dorée inspirée de ses dessins. Douze chandeliers en cuivre ornés de pierres semi‑précieuses complètent l’ensemble, conçu comme un véritable Gesamtkunstwerk.
Certaines réalisations de Troup n’ont malheureusement pas survécu. En revanche, ses œuvres créées pour des intérieurs privés, jalousement conservées, sont parvenues jusqu’à aujourd’hui : peintures sur meubles, peintures sur verre, lampes, lustres sous forme de vitraux. Toutes témoignent de sa liberté formelle et de son style expressif.
Au début des années 1960, Troup conçut également des cartons pour tapisseries, s’inscrivant ainsi dans l’essor remarquable de la tapisserie tchèque à cette époque. Il réalisa dix‑huit projets, dont seulement quatre furent effectivement tissés. Les thèmes incluent l’architecture de Prague, des motifs folkloriques et des monuments de Bohême du Sud. La technique textile, exigeante, mettait en valeur sa palette colorée et son expression énergique.
Troup créa aussi des affiches avec son épouse, participant au développement du célèbre « affiche tchèque ». Contrairement aux jeunes artistes qui expérimentaient les techniques mixtes, il privilégia une approche picturale traditionnelle. Sa production dans ce domaine reste modeste, mais démontre sa polyvalence.
Miloslav Troup s’éteignit le 22 février 1993 à Prague et fut inhumé à Prachatice. Son œuvre, quelque peu solitaire mais profondément originale, constitue une part essentielle de l’art tchèque de la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Šárka Stehlíková, 2005